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DARKNESS, CENSURE ET CINEMA

DARKNESS, CENSURE ET CINEMA

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Petit tour du monde de la censure au cinéma

Publié par darkness-fanzine.over-blog.com sur 19 Avril 2015, 10:32am

Catégories : #censure, #cinéma, #monde, #libération, #chine, #inde, #singapour, #arabie saoudite, #égypte

Petit tour du monde de la censure au cinéma

Le 15 avril dernier, liberation.fr a choisi de faire un petit tour du monde des pays flirtant complaisamment avec la censure cinématographique : l'Inde, Singapour, l'Egypte, l'Arabie Saoudite ou encore la Chine. Nous choisissons aujourd'hui de reproduire une partie de l'article :

Inde, pour la paix des pieux

Un vent de fronde souffle sur Bollywood et promet de « couper la tête » des censeurs. Et surtout du principal d’entre eux : Pahlaj Nihalani, le nouveau directeur du bureau central de certification des films. Celui-ci tient depuis janvier les clés de la plus grande et plus populaire industrie mondiale du cinéma, qui produit plus de 1 300 longs métrages et vend 3 milliards de tickets de cinéma par an. Sa faute : avoir publié une liste de 28 « gros mots » qui ne seront plus acceptés, tels « masturbation » ou « fils de pute ». De quoi restreindre encore plus le « droit à représenter la réalité indienne de manière créative », selon ce groupe de cinéastes et stars venus, mi-mars, discuter du problème avec le ministre de l’Information et de la Communication.

Homosexualité. En Inde, chaque long métrage ou documentaire national qui veut être diffusé sur grand écran ou lors d’un festival financé par l’État doit avoir son approbation a priori. Cet organisme, dont les membres sont nommés par le gouvernement, le classe alors parmi différentes catégories - de « tous publics » à « adultes », une mention redoutée car interdisant la diffusion à la télévision, l’une des principales sources de revenus des longs métrages -, exige des coupes ou la non-diffusion pure et simple. Dans cette démocratie aux milliers de religions, castes ou ethnies, la Constitution reconnaît le droit de limiter la liberté d’expression pour préserver l’intégrité de la nation, la morale ou l’ordre public - justifiant ainsi l’interdiction de dix à quinze films et des milliers de coupes par an.

Sébastien Farcis (à New Delhi)

Singapour, le cinéma en liberté surveillée

A l’heure du 50e anniversaire de son indépendance, Singapour met en scène ces jours-ci la vigueur de son soft power culturel à travers une saison d’événements essaimés sur le sol français. Versant cinéma, il s’agira de parcourir une histoire de la cinématographie singapourienne en cinquante films présentés mi-juin à la Cinémathèque française. La programmation n’est pas arrêtée à notre connaissance, mais il paraît compromis qu’y figurent les œuvres de cinéastes ayant eu maille à partir avec la censure d’État ces dernières années. Longtemps, le coup de cisaille singapourien n’a pas fait dans le détail : nudité et violence, qui aujourd’hui fleurissent sur les écrans, en étaient proscrites, si bien qu’une légende plaisante veut que le Tarzan de 1981, avec Bo Derek, ait été réduit à huit minutes après passage devant la commission compétente. Depuis, l’improbation frappe surtout les films de ceux qui évoquent l’opposition passée et présente à l’autoritaire régime en place. Un cinéaste notamment (qui n’a pas souhaité être cité, par peur de représailles) a ainsi vu tous ses films être interdits de diffusion locale.

A Libération, Philip Cheah, critique de cinéma, a déclaré : « C’est pure ironie qu’en un pays qui clame s’être ouvert à « l’expression créative », on ait institué une classification des films qui tient lieu de barrage censeur. Il y a six catégories distinctes. Plus une septième - « Inéligible à la classification »-, qui signifie que le film ne pourra pas être vu sans coupes, même par un public adulte, même dans un festival. Un mot manque à la formule « expression créative » : « libre ». »

Julien Gester

Égypte, une ingérence politique

Une femme sensuelle au mari absent, interprétée par la sulfureuse chanteuse libanaise Haifa Wehbe, attise passion et folie. Ses poses lascives, sa poitrine, ses lèvres généreuses, sa longue chevelure ébène enflamment tout un quartier… En Égypte, il n’en faut pas plus pour s’attirer les foudres, non pas de la censure, mais du gouvernement égyptien. Halawat Ruh (« La beauté de l’esprit »), une version égyptienne de Malena de l’Italien Giuseppe Tornatore, a été retiré des salles quelques jours après sa sortie, en avril 2014. Le Premier ministre, Ibrahim Mehleb, décide d’interdire le film et intime alors le bureau de la censure de revoir sa position. Pour le Conseil national égyptien pour l’enfance et la maternité, qui dépend du ministère de la Famille, Halawat Ruh présente « un danger moral » et pourrait influencer «négativement la morale publique».

« Cette ingérence du politique nous a tous surpris, surtout que le film n’est pas politiquement subversif, témoigne Ahmed Chawqi, jeune critique de cinéma. La censure avait accepté la projection du film. Le gouvernement a pris une décision qui n’était pas de son ressort. » Cet excès de zèle est assez inédit pour que de nombreux cinéastes se mobilisent en soutien au chef du bureau de la censure, le réalisateur Ahmed Awad. Ce dernier a démissionné après l’annonce de la suspension du film. « Je savais que j’étais dans mon bon droit et que la justice allait me donner raison, confie Ahmed Awad à Libération. Il y avait à cette époque une campagne médiatique féroce contre le film. » Le quotidien Masry al-Youm comparait le long métrage à un film pornographique.

Quelques mois plus tard, la justice égyptienne lui donnera raison. En novembre, une cour de justice revient sur l’interdiction du film Halawat Ruh. Et désavoue ainsi la surenchère politique et médiatique qui, comme souvent, propulse un film à l’intérêt limité en haut de l’affiche.

« Bien souvent, ce sont des fonctionnaires sans aucune sensibilité artistique qui ont le pouvoir de valider ou non un film », regrette une jeune réalisatrice égyptienne, en référence au bureau de la censure. « Mettre un réalisateur à la tête de cette institution était une manière de répondre à ces critiques », plaide Ahmed Awad. Mais rattrapé par ce casus belli, son mandat n’aura finalement pas excédé six mois.

Nadéra Bouazza (au Caire)

Arabie Saoudite, le joug de l’autocensure

Qui ne se rappelle pas de Wadjda ? L’histoire de la courageuse petite fille qui rêve de faire du vélo mais qui doit se battre contre le machisme ambiant de la société saoudienne ? Sorti en 2013, le film avait rencontré un énorme écho en France : près d’un demi-million d’entrées et pléthore d’articles louant le courage de la réalisatrice, la Saoudienne Haifaa al-Mansour, d’avoir abordé la situation des femmes dans son pays. Et la réalisatrice n’a pas manqué de raconter comment elle a dû « diriger le tournage en se cachant à l’intérieur d’une camionnette » parce que sa présence en tant que femme n’était pas acceptée par la population locale.

Wadjda aura durablement marqué l’image de l’Arabie Saoudite auprès d’un public de cinéphiles. Or, il n’a pas été tout à fait aussi transgressif qu’il a pu y paraître. Loin d’avoir miraculeusement réchappé à la censure, il a été coproduit par le prince de la famille régnante Al-Walid ben Talal, via sa société Rotana, un des plus grands groupes audiovisuels du monde arabe. Mieux, à y regarder de plus près, il est parfaitement en ligne avec le discours officiel du régime, repris et répété dans tous les grands médias du pays. Celui-ci « promeut la figure de la femme qui doit se battre contre la société, société dépeinte comme répressive », écrit ainsi Tarek al-Haidar sur un site de jeunes intellectuels saoudiens. Selon ce discours, « c’est la société qui réprime, c’est la société qui a besoin d’être réformée. En revanche, pas de trace de répression étatique. C’est pourtant l’État qui dispose de la police, des prisons et des moyens d’écrire les lois et d’édicter des règles ».

Loin de déclencher des polémiques en Arabie Saoudite, le film y est passé relativement inaperçu. En revanche, dans le tout nouveau milieu des cinéastes, on sait gré à Haifaa al-Mansour et à son film d’avoir encouragé des jeunes à se lancer dans des projets de films. « Il y a aujourd’hui vraiment une génération qui émerge dans ce pays », dit Faiza Ambah, réalisatrice saoudienne vivant à Paris.

« Il n’y a pas de censure », affirme catégoriquement Shahad Ameen, elle aussi jeune cinéaste. Pour un court métrage en cours, elle a trouvé des financements au Qatar et le tournage se passe aux Émirats. Ce qui la dispense de toute démarche auprès des instances saoudiennes. « De toute façon, il y a des choses qu’on n’aborderait pas. Le cinéma saoudien est tout juste naissant, on ne veut surtout pas hypothéquer son développement. On essaie de respecter la société dans laquelle on vit. » Bref, d’un cinéma rebelle, on est encore loin. Et les lignes jaunes - c’est-à-dire tout ce qui est proprement politique - sont si évidentes qu’il ne viendrait à l’idée de personne de les franchir.

Philippe Mischkowsky (à Manama)

Chine, une machine à défendre le régime

En Chine, la censure est du ressort de l’Administration nationale de la presse, de l’édition, de la radio, du cinéma et de la télévision, plus connue sous l’acronyme anglais de Sarft. Un organe qui dépend directement du gouvernement, et auquel est soumis tout film avant d’être diffusé. Mais en réalité, les décisions se prennent souvent plus haut : il arrive que la Sarft soit court-circuitée.

Directives. Alors que, dans les pays occidentaux, la censure a pour rôle essentiellement de protéger les mineurs, en Chine son rôle consiste à garantir la légitimité du régime. Les critères de conformité ne sont pas clairs et, en définitive, le comité de censure n’a aucune obligation de justifier ses décisions. Mais la Sarft publie parfois des directives. En 2008, elle a rendu public un catalogue de critères qui s’apparente à un inventaire à la Prévert. Sont notamment interdits les films qui déforment l’histoire et la civilisation chinoise, dénigrent l’image des dirigeants révolutionnaires et autres figures historiques, ou portent atteinte à l’image de l’armée, de la police ou de la justice. Les scènes à caractère sexuel sont bannies. La censure chinoise n’apprécie pas les contenus à caractère religieux, de même que les fantômes et les superstitions, héritage des campagnes de Mao. Mais le plus intéressant est le rapport à l’ambiguïté. Il est ainsi interdit de déformer le jugement de valeur entre vérité et mensonge, entre bien et mal, entre beauté et laideur, entre justice et injustice ; de montrer l’absence de remords face au crime commis.

On se souvient qu’en 2007, le film Lust, Caution, du Taïwanais naturalisé américain Ang Lee, avait été diffusé en Chine, à la grande surprise de tous. Avec bien entendu quelques adaptations. Dix minutes de scènes à caractère explicitement sexuel avaient été coupées. Mais surtout, le scénario avait été modifié afin de ne pas faire apparaître le personnage principal comme une traîtresse à la patrie. L’héroïne est une étudiante patriote qui, pendant l’occupation japonaise, séduit un collaborateur haut placé afin de l’assassiner. Elle finit cependant par développer une passion pour lui et lors de la scène finale, un guet-apens, elle lui crie « va-t-en », pour qu’il s’échappe. Dans la version chinoise, elle dit simplement « allons-y », pour ne pas trahir la cause. Une toute petite nuance qui en dit très long.

Mais le film, autorisé en novembre 2007, a finalement été interdit en mars 2008, au moment de la session annuelle du Parlement chinois, souvent l’occasion de remettre les pendules à l’heure. En outre, Tang Wei, l’actrice qui jouait le rôle principal, a été interdite de tournage pendant plusieurs années. Évidemment, la Sarft n’a jamais expliqué son tardif revirement.

Le système de censure chinois laisse parfois passer des énormités. Ainsi Une jeunesse chinoise, de Lou Ye, en 2006, qui raconte une histoire dans le contexte des événements de Tiananmen en 1989. Les scènes de manifestations, avec des bus en flammes, ont été tournées dans une école de police ! Bien sûr, le film n’a pas été diffusé en Chine, et le réalisateur a été interdit de tournage pendant cinq ans. Mais la police a collaboré.

« Patriotiques ». En octobre, le président Xi Jinping a convoqué des artistes de tous horizons pour une conférence sur l’art, au cours de laquelle il a exposé ses conceptions en la matière. « Les arts doivent servir le peuple et le socialisme, a-t-il rappelé. Vos créations doivent être patriotiques, vous devez faire honneur à nos glorieuses traditions culturelles. » Si ce discours n’a pas force de loi, il ne manquera pas d’inspirer les futures décisions de la Sarft. En attendant, le régime a d’autres moyens de contrôler la vie artistique. Le Festival du cinéma indépendant de Pékin, qui se tient en été, rencontre chaque année de nouvelles difficultés. En 2014, il n’a pas eu lieu. Le site de projection a été bouclé par la police, les archives et le matériel visuel ont été emportés et les organisateurs détenus.

Charles Vally

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