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DARKNESS, CENSURE ET CINEMA

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Un point sur la censure cinématographique en Russie

Publié par darkness-fanzine.over-blog.com sur 15 Avril 2015, 18:19pm

Catégories : #russie, #cinéma, #censure, #nelepo, #poutine

Un point sur la censure cinématographique en Russie

Traduit et mis en ligne le 15 avril 2015 par Julien Gester sur next.liberation.fr, Boris Nelepo, critique de cinéma russe, fait un état des lieux de la censure cinématographique en Russie dans un article intitulé « Russie, une justice à la sauce Poutine ». Nous reproduisons l'article in extenso en positionnant, dans le corps du texte, des renvois sur des brèves déjà publiées sur ce blog :

Jusqu’à récemment, la censure dans le cinéma russe post-soviétique, souvent auto-administrée, demeurait essentiellement circonscrite à des incidents isolés. Aussi comique que cela puisse paraître, le premier soubresaut cibla, en 2006, Borat de Sacha Baron Cohen, considéré comme offensant pour le peuple kazakh et interdit de distribution. L’année suivante, le film à sketchs porno-arty Destricted connut aussi des problèmes, mais put sortir. En 2012, le film serbe Klip n’est lui pas parvenu à atteindre les écrans en raison de ses personnages d’ados qui forniquent, boivent et jurent.

En termes de sujets politiques, les autorités ont toujours eu leurs susceptibilités. Les bureaux de Memorial, ONG de défense des droits de l’homme, ont été visités par la police à la suite d’une projection de Rebellion : l'affaire Litvinenko d’Andreï Nekrassov (2007). Le premier film de Pavel Bardin, Russia 88 (2009), une parodie de documentaire autour d’un gang néonazi, a été traduit en justice en vue d’être déclaré « extrémiste ». Un cas encore plus étrange est le destin réservé à Khodorkovsky (2011), de Cyril Tuschi : à la veille de la sortie, les salles ont commencé à se désengager une à une - la rumeur dit qu’elles avaient reçu un coup de fil des autorités. On peut voir un autre cas de censure dans l’annulation officielle d’une projection spéciale de Pussy Riot, une prière punk (2013) de Kirill Serebrennikov par le service culturel de Moscou.

Obscénité. En fait, dès lors que Vladimir Poutine a regagné la présidence en 2012 et désigné l’historien conservateur Vladimir Medinski ministre de la Culture, la liste des tabous n’a fait que croître. L’an dernier, la police a saboté une projection de Stronger Than Arms, un portrait de la révolution ukrainienne, et des fondamentalistes russes orthodoxes en ont fait de même avec la première de Children 404 un documentaire de Askold Kurov et Pavel Loparev sur la jeunesse LGBT.

En Russie, un certificat de distribution est l’équivalent du visa d’exploitation français, ce qui signifie qu’il ne peut techniquement être justifié que sur le plan légal. Cependant, au cours des deux dernières années, le nombre de décrets d’interdiction n’a eu de cesse d’augmenter. Parmi eux, une loi contre « la propagande auprès des mineurs de pratiques sexuelles non traditionnelles » a été votée, la législation interdisant le « blasphème » a été renforcée. Et une loi interdisant le « langage obscène » au cinéma et sur scène est entrée en vigueur en juillet. Si bien que nombre de films de ces dernières années sommeillent dans des tiroirs et y resteront tant que leur réalisateur n’aura pas accepté qu’on les toilette en post-synchro de tout juron.

La loi sur l’obscénité fut dûment suivie d’un nouveau commandement : celui d’obtenir un certificat de distribution même pour une diffusion dans les festivals et ciné-clubs. L’impact de cette nouvelle restriction est surtout ressenti par les jeunes documentaristes, dont les films ne bénéficient pas de sortie commerciale. Du fait de la menace de mort que cette mesure faisait peser sur l’ensemble des petits festivals, elle a été partiellement levée en février.

Sentiments. A ce stade, les autorités russes n’ont jamais dirigé de poursuites contre un cinéaste au seul motif de son activité artistique. Mais il faut évoquer le cas d’Oleg Sentsov, originaire de Crimée. Victime de la persécution menée par le FSB (la sécurité intérieure russe) à la suite du mouvement de l'Euromaidan, ce cinéaste et activiste pro-ukrainien a été placé en détention au nom de l’accusation fantaisiste d’intenter un projet terroriste, menacé de vingt ans de prison et, selon certaines sources, torturé. Bien qu’il soit de nationalité ukrainienne, la justice russe le considère comme son citoyen depuis l’annexion de la Crimée et ne laisse pas les officiels ukrainiens entrer en contact avec lui.

Le film le plus controversé de mémoire récente, et de loin, est Léviathan d’Andrei Zviaguintsev, accusé de sentiments anti-russes pour des raisons qui ne sont que trop claires : aucun cinéaste avant lui n’avait critiqué ouvertement la corruption de l’Église et ses liens funestes avec l’État - il est ironique que la controverse ait débouché sur une sortie beaucoup plus vaste qu’envisagé initialement. Un nouveau mot d’ordre fut alors énoncé par le ministre de la Culture : « Les films qui entendent critiquer le gouvernement et le dénigrent éhontément sont pleins de désespoir et de l’insignifiance de l’existence. Ceux-là ne doivent pas être financés avec l’argent du contribuable. » Cette nouvelle politique s’applique aussi aux festivals, si bien qu’ArtDocFest, le forum documentaire le plus respecté de Russie, a perdu ses financements pour manque de patriotisme.

Boris Nelepo

Un point sur la censure cinématographique en Russie

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