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CENSURE & CINEMA

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Collection Darkness, censure et cinéma


La censure, cette gestapo de l'esprit. Quand Godard défendait Rivette en fustigeant Malraux

Publié par darkness-fanzine.over-blog.com sur 29 Janvier 2016, 15:16pm

Catégories : #rivette, #censure, #la religieuse, #godard, #malraux, #cinéma

Le cinéaste Jacques Rivette est mort.

Le 23 mars 1966, après avoir assisté à la projection du film de Jacques Rivette, La Religieuse – qui deviendra Suzanne Simonin, la religieuse de Diderot – la commission de contrôle des films cinématographiques, représentée par son président Henry de Ségogne, décide d'adresser une lettre à Yvon Bourges : « Se référant aux critères habituels qui inspirent ses décisions, la Commission n'a pas cru devoir proposer l'interdiction totale du film, mais seulement son interdiction aux mineurs de 18 ans. » Le 28 mars, en application de l'article 5 deuxième alinéa du décret du 18 janvier 1961, le secrétaire d’État à l'Information demande un nouvel examen du film controversé. Le lendemain, après avoir organisé une nouvelle projection devant ses membres, la Commission de contrôle décide de maintenir sa proposition en l'assortissant d'un simple refus du visa d'exportation vers les pays d'Afrique et de Madagascar, de la Syrie, du Liban et des trois pays d'Indochine. Sous les pressions et les pétitions, Yvon Bourges passe outre l'avis qui lui est présenté et décide l'interdiction totale d'exploitation et d'exportation du film de Jacques Rivette le 1er avril 1966, en raison « du comportement de quelques personnages comme certaines situations, ainsi que de l'audience et la portée spécifique de l'ouvrage commercial, à heurter gravement les sentiments et les consciences d'une très large partie des spectateurs. » Il faut attendre la fin de dix années de procédure pour que le Conseil d’État rejette, dans un arrêt d'assemblée du 24 janvier 1975, la requête du ministre de l'Information formée contre le jugement du tribunal administratif de Paris du 22 mars 1967 annulant la décision ministérielle d'interdiction, considérant que l'atteinte portée aux libertés publiques n'était pas justifiée par le dommage susceptible d'être causé à l'intérêt général. Pour la première fois, le juge administratif consacre la liberté du cinéma en exerçant un contrôle de légalité sur la décision du ministre.

Indigné par l'absence de réaction d'André Malraux, alors ministre des Affaires Culturelles - rappelons qu'à cette époque le contrôle cinématographique est confié au secrétaire d'Etat chargé de l'Information, Yvon Bourges -, et après avoir lui-même subi les foudres de la censure en 1964 pour Une femme mariée, le réalisateur Jean-Luc Godard publie une lettre engagée à l'attention d'André Malraux, reproduite aujourd'hui par le site deslettres.fr :

Le 6 avril 1966

Votre patron avait raison. Tout se passe à un niveau vulgaire et subalterne… Heureusement, pour nous, puisque nous sommes des intellectuels, vous, Diderot et moi, le dialogue peut s’engager à un échelon supérieur. Je ne suis pas tellement sûr d’ailleurs, cher André Malraux, que vous compreniez quelque chose à cette lettre. Mais comme vous êtes le seul gaulliste que je connaisse, il faut bien que ma colère tombe sur vous.

Et après tout, ça tombe bien. Étant cinéaste comme d’autres sont juifs ou noirs, je commençais à en avoir marre d’aller chaque fois vous voir et de vous demander d’intercéder auprès de vos amis Roger Frey et Georges Pompidou pour obtenir la grâce d’un film condamné à mort par la censure, cette gestapo de l’esprit. Mais Dieu du Ciel, je ne pensais vraiment pas devoir le faire pour votre frère, Diderot, un journaliste et un écrivain comme vous, et sa Religieuse, ma sœur…

Aveugle que j’étais ! J’aurais dû me souvenir de la lettre pour laquelle Denis avait été mis à la Bastille… Ce que j’avais pris chez vous pour du courage ou de l’intelligence lorsque vous avez sauvé ma Femme mariée de la hache de Peyrefitte, je comprends enfin ce que c’était, maintenant que vous acceptez d’un cœur léger l’interdiction d’une œuvre où vous aviez pourtant appris le sens exact de ces deux notions inséparables : la générosité et la résistance. Je comprends enfin que c’était tout simplement de la lâcheté…

Si ce n’était prodigieusement sinistre, ce serait prodigieusement beau et émouvant de voir un ministre UNR en 1966 avoir peur d’un esprit encyclopédique de 1789…

Rien d’étonnant à ce que vous ne reconnaissiez plus ma voix quand je vous parle, à propos de l’interdiction de Suzanne Simonin, la Religieuse de Diderot, d’assassinat. Non. Rien d’étonnant dans cette lâcheté profonde. Vous faites l’autruche avec vos mémoires intérieures. Comment donc pourriez-vous m’entendre, André Malraux, moi qui vous téléphone de l’extérieur, d’un pays lointain, la France libre ?

Post-scriptum : Lu et approuvé par François Truffaut, obligé de tourner à Londres, loin de Paris, Fahrenheit 451, température à laquelle brûlent les livres.

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